Former pour l’emploi : l’entreprise, partenaire naturel de l’école
« Une compétence ne se révèle vraiment que lorsqu’elle est mise à l’épreuve de la réalité du travail. »
Par Thierry Gatsono
ÉDITORIAL
Il y a une scène que j’ai vue se répéter des dizaines de fois au cours demes années d’enseignement.
Un élève pouvait être excellent au tableau. Il savait lire un plan, identifier un objet technique sur un plan et raisonner sur une pièce mécanique. Et pourtant, lorsqu’il se retrouvait face à une machine réelle, quelque chose changeait.
Il hésitait.
Il cherchait ses repères.
Il lui fallait du temps pour comprendre comment passer de ce qu’il savait à ce qu’il devait faire.
Ce n’était pas nécessairement un problème de niveau. C’était souvent simplement le manque d’expérience.
Cette situation m’a appris quelque chose qui dépasse largement l’enseignement : une compétence ne devient réellement opérationnelle que lorsqu’elle est mise en pratique dans un contexte de travail.
Le dessin d’une machine sur un plan n’est pas l’objet technique.
Une bonne note en travaux pratiques ne garantit pas qu’un jeune saura immédiatement tenir son poste au sein d’une entreprise.
C’est avec cette expérience en tête que je regarde aujourd’hui la question de la formation technique et professionnelle au Congo.
En décembre 2022, alors que j’étais rapporteur général du colloque de la diaspora congolaise de France et d’Europe réuni en préparation des États généraux de l’Éducation nationale, j’ai retrouvé exactement la même préoccupation.
Autour de la table se trouvaient des enseignants, des ingénieurs, des chercheurs, des chefs d’entreprise et d’autres professionnels.
Les constats revenaient régulièrement : des formations encore trop théoriques, des travaux pratiques parfois limités par les équipements disponibles, des entreprises insuffisamment associées à la définition des formations et une difficulté persistante à faire correspondre les compétences enseignées aux besoins du marché du travail.
Ce qui m’a frappé, c’est que le problème que j’avais rencontré dans mes classes en France apparaissait sous une autre forme à plusieurs milliers de kilomètres de là.
Le problème n’était donc pas seulement celui d’un établissement.
Il concernait la relation même entre la formation, la compétence et l’emploi.
Pourtant, le Congo ne part pas de zéro.
Il dispose déjà d’une expérience particulièrement intéressante : les CEFA, Centres d’Éducation, de Formation et d’Apprentissage.
Je ne les présente pas comme la solution à tous les problèmes de l’enseignement technique et professionnel. Le Congo dispose également de lycées techniques, d’établissements professionnels et d’autres dispositifs de formation.
Mais les CEFA ont une caractéristique qui mérite notre attention : ils rapprochent la formation du monde professionnel grâce à l’apprentissage et à l’alternance.
C’est précisément cette logique que je souhaite examiner dans cette chronique.
De cette réflexion est également né, quelques années après les travaux de 2022, le PACTE — Programme d’Accès aux Compétences Techniques et à l’Emploi.
Je tiens à préciser un point important : PACTE n’est pas, aujourd’hui,une politique publique adoptée par l’État congolais.
Je l’ai conçu à titre personnel, sur mon temps, puis transmis au ministère de l’Enseignement technique et professionnel. J’attends encore un retour officiel.
Je le précise, car je souhaite que cette série reste claire sur ce point : je ne présente pas ici des décisions déjà prises, mais des propositions que je souhaite soumettre au débat.
CAS D’ÉTUDE
Les CEFA : une expérience congolaise à développer
Le premier CEFA a été créé à Brazzaville en 2009 dans le domaine du froid et de la climatisation. Cette expérience s’est ensuite inscrite dans une politique plus large de développement de la formation professionnelle et de rapprochement avec les besoins des entreprises.
Près de vingt ans après cette première expérience, la question n’est donc plus seulement de savoir si l’alternance peut fonctionner.
La question est plutôt de savoir comment changer d’échelle.
Le principe est pourtant simple : permettre au jeune d’apprendre au sein de l’établissement de formation tout en découvrant progressivement les exigences du monde professionnel.
L’entreprise apporte quelque chose que l’école ne peut pas reproduire pleinement.
Elle impose des délais.
Elle impose des normes de sécurité.
Elle impose des procédures.
Elle impose des équipements.
Elle impose une organisation collective du travail.
Et surtout, elle impose une exigence de résultat.
C’est cette confrontation au réel qui permet progressivement de transformer une connaissance en une compétence professionnelle.
Les résultats du projet ARCEFA (Projet d’appui au réseau des centres d’éducation, de formation et d’apprentissage) montrent d’ailleurs que cette logique n’est pas seulement théorique. Au 31 décembre 2024, le projet avait notamment permis la signature de 33 conventions de partenariat entre entreprises et le CEFA, ainsi que l’inscription de 957 apprenants dans les filières appuyées.
Ces résultats ne signifient pas que tout fonctionne parfaitement.
Ils montrent quelque chose de plus intéressant : le partenariat entre la formation et l’entreprise peut se concrétiser.
C’est à partir de cette expérience qu’il faut maintenant réfléchir à la suite.
L’IDÉE DU MOIS
Passer d’une formation qui prépare à l’emploi à une formation construite avec l’emploi
C’est probablement l’idée essentielle que je souhaite défendre dans cette chronique.
Trop souvent, nous considérons que l’entreprise intervient à la fin du parcours.
L’école ou le centre forme.
Le jeune obtient son diplôme.
Puis l’entreprise recrute.
Mais pourquoi attendre la fin du parcours ?
L’entreprise connaît les métiers qu’elle exerce aujourd’hui.
Elle connaît aussi les technologies à venir, les compétences qui deviennent rares, les exigences en matière de sécurité, les méthodes de production et les profils dont elle aura besoin demain.
Elle devrait donc pouvoir contribuer davantage à la formation de ses futurs collaborateurs.
Une entreprise qui accueille un apprenti ne fait pas seulement preuve de solidarité envers un jeune.
Elle prépare aussi ses propres compétences.
Elle peut faire découvrir ses métiers, expliquer ses exigences, accompagner les jeunes, participer à leur évaluation et identifier plus tôt les profils dont elle aura besoin.
Pour l’établissement de formation, le bénéfice est tout aussi important.
Le contact avec l’entreprise permet de mieux comprendre l’évolution des métiers et d’adapter les enseignements.
Il ne s’agit donc pas de faire entrer l’entreprise dans l’école à la place de l’école.
Il s’agit de faire en sorte que les deux mondes se parlent suffisamment pour développer les mêmes compétences.
C’est un changement de paradigme.
REGARD INTERNATIONAL
Maroc : quand les entreprises participent à la construction des formations
Le Maroc offre un exemple particulièrement intéressant pour le Congo.
Non pas parce qu’il faudrait reproduire son modèle.
Mais parce qu’il montre ce qu’il est possible de faire lorsque la formation professionnelle est directement articulée à une stratégie économique.
Dans le secteur automobile, les Instituts de Formation aux Métiers de l’Industrie Automobile — IFMIA — ont été conçus pour répondre aux besoins en compétences des entreprises du secteur.
Le dispositif repose sur un principe particulièrement intéressant : la construction d’une offre de formation spécialisée, en étroite collaboration avec les professionnels.
Les instituts proposent notamment des formations avant embauche, des formations qualifiantes à l’embauche et des formations continues. Leur gouvernance associe l’État et les professionnels du secteur automobile.
Autrement dit, l’entreprise n’est pas seulement située en bout de chaîne.
Elle participe à la définition de ce que la chaîne doit produire.
Cette logique a également été développée dans l’aéronautique.
L’Institut Spécialisé dans les Métiers de l’Aéronautique et de la Logistique Aéroportuaire — ISMALA — a été créé pour accompagner le développement de ce secteur et répondre à ses besoins en ressources humaines qualifiées. En 2023, l’OFPPT et le Groupement des Industries Marocaines Aéronautiques et Spatiales ont renforcé ce modèle par une gouvernance public-privé, dans laquelle les professionnels détiennent51 % du capital de la société de gestion de l’institut.
Ce qui est intéressant pour le Congo n’est donc pas le nombre d’instituts marocains.
C’est la méthode.
Partir des secteurs économiques que l’on souhaite développer, identifier les métiers nécessaires, puis construire les compétences correspondantes.
Cette logique change la question.
Il ne s’agit plus seulement de demander :
« Que pouvons-nous enseigner ? »
Il faut aussi demander :
« Quels métiers voulons-nous développer et quelles compétences devons-nous préparer dès maintenant ? »
Pour le Congo, cette question pourrait être posée dans plusieurs secteurs : mines, bois, agriculture, agro-industrie, pétrole et gaz, logistique, bâtiment, maintenance industrielle, numérique ou encore les métiers portuaires.
L’enjeu n’est pas d’importer un modèle marocain.
L’enjeu est de retenir une méthode : faire de la formation professionnelle un instrument de la stratégie économique.
CE QUE JE PROPOSE
Je préfère défendre une idée forte plutôt que de multiplier les propositions.
Généraliser progressivement l’alternance et le partenariat avec les entreprises dans l’enseignement technique et professionnel.
Les CEFA peuvent constituer un point d’appui pour cette évolution.
Concrètement, cela pourrait passer par plusieurs mesures :
Cette dernière proposition me paraît essentielle.
Le développement des compétences ne peut pas être uniquement un phénomène urbain.
Si un jeune doit quitter son département pour trouver une formation adaptée à un métier dont son territoire a pourtant besoin, nous avons déjà perdu une partie du bénéfice attendu.
Former là où les compétences sont nécessaires, c’est aussi contribuer à l’aménagement du territoire.
Le futur CEFA consacré aux métiers ruraux à Boko montre d’ailleurs que cette question commence à être prise en compte dans le développement du réseau des CEFA.
Mais je ne veux pas donner l’impression que l’alternance suffirait à tout régler.
Elle ne le fera pas.
Il faudra aussi des enseignants et des formateurs bien préparés, des équipements adaptés, une gouvernance claire, des financements et une véritable politique de formation continue.
L’alternance n’est donc pas une fin.
C’est un levier.
LE CHIFFRE DU MOIS
2009
C’est l’année de la création du premier CEFA à Brazzaville, consacré aux métiers du froid et de la climatisation.
Source: Expertise France — projet ARCEFA.
À RETENIR
Former pour l’emploi suppose de rapprocher davantage l’école et l’entreprise.
Le diplôme reste important.
Mais il ne peut pas être l’unique horizon de la formation professionnelle.
Un jeune doit aussi pouvoir acquérir une expérience réelle, découvrir les exigences du travail et apprendre à mobiliser ses connaissances dans des situations concrètes.
Le Congo dispose déjà d’expériences sur lesquelles il peut s’appuyer.
Il ne s’agit donc pas nécessairement d’inventer un nouveau système.
Il faut peut-être commencer par faire grandir ce qui fonctionne déjà.
LE DÉFI DU MOIS
Je terminerai cette chronique par une question très concrète.
Si votre entreprise ou votre organisation devait accueillir un apprenti dès la prochaine rentrée, seriez-vous prêt à l’accueillir ?
Et si la réponse est non :
Qu’est-ce qui vous en empêche réellement ?
Le manque de temps ?
Le manque de moyens ?
L’absence de cadre ?
La peur de ne pas savoir accompagner un jeune ?
Les réponses à ces questions permettront aussi de comprendre ce que l’État, les établissements et les entreprises doivent faire pour que l’alternance puisse changer d’échelle.
POUR ALLER PLUS LOIN
Cette chronique s’inscrit dans les travaux de VALAURIA, laboratoire d’idées consacré au développement des compétences, du capital humain et des politiques publiques.
À partir de septembre 2026, VALAURIA proposera des analyses, des notes stratégiques et des publications consacrées à ces questions.
www.valauria.org
LE RENDEZ-VOUS DU MOIS PROCHAIN
Chronique n°3 — octobre 2026
L’économie informelle : un immense vivier de compétences à reconnaître
L’économie informelle est souvent présentée à travers ce qu’elle ne produit pas : peu de protection sociale, de fiscalité et de formalisation.
Mais si nous changions de regard ?
Et si nous commencions par regarder ce qu’elle produit déjà : des savoir-faire, des entrepreneurs, des métiers et des compétences ?
À PROPOS DE L’AUTEUR
Thierry Gatsono a enseigné la génie mécanique et construction en France pendant près de vingt ans, avant d’enseigner également les mathématiques.
Il est aujourd’hui chef d’établissement dans l’académie de Versailles.
Son parcours dans l’Éducation nationale l’a conduit à travailler sur les questions de formation, d’accompagnement des élèves, d’orientation et de développement des compétences.
En tant que chef d’établissement en éducation prioritaire, il a développé une expertise dans le pilotage d’établissements en zone difficile, la gestion de la mixité sociale et de l’hétérogénéité des publics, le management d’équipe en contexte tendu, et la construction de partenariats avec les familles et les acteurs du territoire — une expérience qui nourrit aujourd’hui sa réflexion sur la gouvernance des établissements au Congo.
Il est l’auteur du livre blanc Le Congo des Compétences, dont la parution est prévue en 2027, et le concepteur du PACTE — Programme d’Accès aux Compétences Techniques et à l’Emploi, proposition personnelle consacrée à la modernisation de l’enseignement technique et professionnel au Congo.
Il a été rapporteur général du colloque de la diaspora congolaise en France et en Europe, consacré aux États généraux de l’Éducation nationale, en décembre 2022.
Il est également le fondateur de VALAURIA, laboratoire d’idées (ThinkTank) consacré au développement du capital humain, des compétences et des politiques publiques.
VALAURIA • Page 1





