« Une compétence qui n’est pas reconnue reste invisible — même quand elle nourrit une famille depuis vingt ans. »
Par Thierry Gatsono
ÉDITORIAL
Pendant mes années d’enseignement, j’ai vu passer des élèves brillants sur le papier. Capables de tenir un raisonnement technique impeccable devant un jury. Capables de nommer chaque composant d’un mécanisme, chaque tolérance, chaque norme.
Et pourtant.
J’ai aussi souvent entendu mes collègues parler d’autre chose. De ces mécaniciens de quartier qui n’avaient jamais mis un pied dans une école, et qui réparaient pourtant des moteurs qu’aucun des meilleurs diplômés n’aurait su approcher. Toujours le même mélange, dans leur voix, d’admiration et d’un peu d’agacement.
Ce contraste ne m’a jamais quitté. D’un côté, un savoir-faire bien réel, transmis de génération en génération, éprouvé chaque jour sur le terrain. De l’autre, aucune reconnaissance officielle qui vienne le valider. Rien.
Pas une ligne, pas un papier, nada.
Au Congo, ils se comptent par centaines de milliers. Mécaniciens, couturiers, électriciens, cuisinières, menuisiers, réparateurs de téléphones. Ils ont appris sur le tas — souvent aussi bien, parfois même mieux, que dans certaines salles de classe. Et pourtant, sur le papier, leur savoir-faire ne compte pour rien.
Le secteur informel représente aujourd’hui environ 70 % des emplois au Congo, selon les analyses de la Banque mondiale. Ce n’est pas une anomalie qu’on pourrait corriger d’un trait de plume. C’est une réalité économique majoritaire — qui mérite d’être regardée en face, plutôt qu’ignorée poliment comme on le fait trop souvent.
D’une certaine manière, cette chronique remonte plus loin que ce qu’elle raconte. Avant de parler des piliers sectoriels ou de la gouvernance, il fallait bien s’arrêter sur une question un peu gênante : où sont, en réalité, les compétences congolaises aujourd’hui ? Et la réponse, en grande partie, se trouve là. Dans l’informel.
Ce n’est pas non plus un sujet que je découvre en écrivant ces lignes. En décembre 2022, dans le rapport du colloque de la diaspora, nous avions déjà proposé la création d’écoles de métiers pour aider les jeunes à sortir de l’informel, avec la VAE (validation des acquis et des compétences) déjà citée comme piste concrète.
Quatre ans après, cette idée attend toujours d’être construite. C’est précisément ce dont je veux parler ici.
CAS D’ETUDE
Bénin : certifier ceux qui ont appris chez le maître
Le Bénin fait face à une réalité comparable à celle du Congo : selon la Banque africaine de développement,
l’emploi non structuré y dépasse 90 % de la main-d’œuvre. Le pays a pourtant choisi, dès 2005, de ne plus laisser l’apprentissage chez le maître artisan sans reconnaissance officielle.
Son outil : le certificat de qualification aux métiers (CQM), un diplôme de fin d’apprentissage reconnu par l’État, qui remplace progressivement le « diplôme de libération » que délivrait jusque-là le maître lui-même.
L’apprenti, présenté par son patron, passe des épreuves pratiques et orales ; il n’a pas l’obligation de suivre une formation en centre. L’inscription passe par la Chambre des métiers de l’artisanat, et l’organisation technique de l’examen relève du ministère.
L’échelle est réelle : 34 182 candidats à la seconde session de 2024. Le chantier se poursuit : en juin 2026, la Chambre des métiers et l’ambassade de France ont annoncé la seconde phase d’un projet d’appui, qui inclut la création d’un titre de maître artisan — dont la durabilité, note l’Agence Ecofin, dépendra de son inscription dans la loi.
À retenir pour le Congo : le CQM certifie un apprentissage ; il ne valide pas l’expérience d’un artisan confirmé — ce n’est pas une VAE. Mais il montre qu’un pays africain peut délivrer un diplôme officiel à ceux qui n’ont jamais fréquenté une salle de classe, avec les organisations professionnelles comme partenaires.
Et au Congo ?
Le Congo n’est pas au point de départ. En juin 2023, un atelier national à Brazzaville a validé les instruments d’un cadre national de certification professionnelle, dans le cadre du Projet de développement des compétences pour l’employabilité (PDCE), cofinancé par la Banque mondiale. Le PDCE a aussi contribué à une méthodologie de re certification des jeunes formés par des canaux informels, en lien avec la validation des acquis de l’expérience, avec une évaluation finale associant les maîtres artisans et le ministère.
Mais ce chantier concerne d’abord ceux qui achèvent un apprentissage ou une formation courte. Pour l’artisan confirmé, qui pratique depuis vingt ans sans jamais être passé par un programme, il n’existe pas, à ma connaissance, de voie de reconnaissance. Résultat : des femmes et des hommes parfaitement compétents restent invisibles pour les employeurs formels, pour les financeurs, pour les statistiques de l’État. Alors même qu’une reconnaissance officielle pourrait leur ouvrir des portes très concrètes — accès au crédit, formalisation d’une activité, embauche dans une structure organisée, transmission encadrée à d’autres apprentis.
C’est exactement ce que pointait déjà le rapport de 2022 : sans dispositif de reconnaissance, un acteur de l’informel qui voudrait formaliser son activité, ou embaucher un apprenti dans de bonnes conditions, se retrouve simplement sans outil pour le faire.
L’IDEE DU MOIS
Un savoir-faire non reconnu reste invisible — même s’il nourrit une famille depuis vingt ans.
Le Congo n’a pas seulement un déficit de compétences, comme on l’entend souvent répéter, y compris par moi-même. Il a aussi un déficit de reconnaissance de celles qui existent déjà. Ce sont deux problèmes bien distincts. Et ils appellent deux réponses différentes : former ceux à qui il manque un savoir-faire, et reconnaître ceux qui en ont déjà un.
Les chiffres le disent à leur manière. Selon l’enquête menée en 2015 par l’Institut national de la statistique (INS) et l’Organisation internationale du Travail (OIT), près de 72 % des jeunes chômeurs comptent sur leur famille, leurs amis ou leurs connaissances pour trouver un emploi, et 44 % désignent le manque de parrainage comme premier obstacle. Faute de reconnaissance officielle, ce sont les réseaux qui tiennent lieu de certificat.
REGARDS INTERNATIONAL
France — la VAE, un droit individuel depuis plus de vingt ans
Instituée par la loi du 17 janvier 2002, la VAE permet d’obtenir un diplôme ou un titre professionnel sur la base de l’expérience : un jury évalue l’expérience réelle, non le parcours scolaire qui l’a précédée. Près de 330 000 personnes ont ainsi été certifiées entre 2002 et 2015, pour les seuls diplômes délivrés par l’État. Les chiffres sont là, mais en deçà de l’objectif initial : environ 25 000 validations par an, contre 60 000 visées.
La loi du 21 décembre 2022 a ensuite cherché à simplifier et à élargir le dispositif : fin de la durée minimale. d’expérience, validation par blocs de compétences, portail public unique. Ce que le Congo pourrait en retenir, ce n’est évidemment pas la mécanique administrative française telle quelle — la France a elle-même dû l’alléger. C’est le principe, et lui seul : bâtir un système d’évaluation crédible, indépendant du diplôme initial, qui donne enfin une vraie valeur officielle à l’expérience.
Afrique du Sud — une passerelle vers l’examen de métier
L’Afrique du Sud a fait de la reconnaissance des acquis une porte d’entrée vers le titre d’artisan. Depuis 2017, un artisan sans formation formelle, y compris issu de l’économie informelle, peut faire évaluer son expérience par des spécialistes du métier ; cette évaluation lui donne accès au test de métier national, que tout artisan qualifié doit réussir.
CE QUE JE PROPOSE
Créer un dispositif congolais de reconnaissance des acquis de l’expérience.
Concrètement, cela suppose de :
● partir de l’existant — le cadre national de certification professionnelle validé en 2023 — plutôt que de repartir de zéro, et l’étendre aux artisans confirmés ;
● identifier un premier métier pilote — couture, mécanique, ou restauration, par exemple — dans une ou deux villes où l’économie informelle est particulièrement développée ;
● construire, avec les organisations professionnelles elles-mêmes, un référentiel de compétences simple, sans lourdeur inutile, et former des jurys de praticiens capables d’évaluer une compétence sur la pratique, pas sur un CV ;
● délivrer une reconnaissance officielle, même partielle au départ, qui ouvre de vrais droits — accès au crédit, formalisation, embauche ;
● dresser un bilan public de la phase pilote avant d’élargir progressivement le dispositif à d’autres métiers, en s’appuyant sur les CEFA comme centres d’évaluation.
Quel accompagnement financier ?
Un crédit compte : pourquoi ?
Avoir une compétence, même reconnue, ne suffit pas toujours pour se lancer. Il faut parfois simplement pouvoir acheter un outil, un équipement, louer un local ou constituer un premier stock.
Pourtant, dans l’enquête OIT–INS de 2015, les prêts bancaires et de microfinance représentent moins de 1 % du financement des activités des jeunes indépendants. 44,7 % commencent avec leurs propres économies et 30 % grâce à l’aide de leurs proches.
Derrière ces chiffres, il y a des femmes et des hommes qui ont un savoir-faire, une idée, parfois des clients, mais qui manquent du petit coup de pouce financier pour passer à l’action. Et je crois que c’est là que nos politiques publiques se trompent parfois : elles regardent le manque de financement avant de regarder la compétence qui demande à être financée.
La certification ne garantit pas l’obtention d’un crédit. Mais elle peut rassurer le financeur en apportant une preuve concrète des compétences de celui ou celle qui porte le projet.
Schématiquement, l’objectif est donc simple :
Compétence → Certification → Projet → Crédit → Activité → Emploi.
Reconnaître une compétence, c’est inspirer confiance. La financer, c’est lui donner les moyens de devenir une activité.
Et l’impôt ?
Reconnaître une compétence, c’est aussi rendre une activité visible. Et pour certains artisans, cette visibilité peut faire peur : peur de l’impôt, peur des charges, peur de perdre un équilibre fragile.
La réponse est simple : reconnaître une compétence ne doit pas obliger immédiatement à formaliser son activité. Il faut accompagner progressivement ceux qui souhaitent franchir ce cap, avec un régime fiscal simple, lisible et proportionné.
L’objectif n’est pas de sanctionner l’informel, mais de créer les conditions pour en sortir progressivement.
Reconnaître, accompagner, formaliser : sans peur et sans rupture.
Ce chantier en rejoint un autre, que j’évoquerai plus largement dans une prochaine chronique : celui de l’Observatoire national des compétences.
Car au fond, on ne peut pas reconnaître ce que l’on ne connaît pas, et encore moins ce que l’on ne mesure pas. Cette idée, je la porte depuis 2022. Je dois l’avouer : cela me touche aujourd’hui de la voir prendre une véritable dimension stratégique, après avoir longtemps été réduite à quelques lignes dans un rapport de consultation.
Parfois, une idée a simplement besoin de temps pour trouver son chemin.
LE CHIFFRE DU MOIS
70 %
Part des emplois congolais relevant du secteur informel.
Chez les 15-29 ans, la proportion atteint 89 % (92,9 % chez les jeunes femmes), soit près de 372 000 jeunes en emploi informel en 2015.
Sources : Banque mondiale (ensemble des emplois) ; enquête OIT–INS de 2015 (15-29 ans).
À RETENIR
● L’économie informelle n’est pas un problème à effacer, mais un vivier de compétences à reconnaître.
● Le Congo a besoin d’un dispositif de reconnaissance des acquis, pas seulement de nouvelles formations.
● Reconnaître une compétence, c’est aussi ouvrir des droits économiques concrets à celui qui la possède.
● Le Bénin, la France et l’Afrique du Sud montrent que reconnaître les compétences acquises hors de l’école est possible ; reste la méthode : s’appuyer sur l’existant, un métier pilote, des jurys de praticiens, une reconnaissance dissociée de l’impôt.
LE DEFI DU MOIS
Connaissez-vous, dans votre entourage, quelqu’un dont le savoir-faire mérite d’être reconnu officiellement ?
Qu’est-ce qui l’en empêche aujourd’hui ?
POUR ALLER PLUS LOIN
Cette chronique s’inscrit dans les travaux de VALAURIA, laboratoire d’idées consacré au développement des
compétences, du capital humain et des politiques publiques.
Retrouvez analyses, notes stratégiques et publications sur : www.valauria.org
Sources : Banque mondiale ; OIT, INS et DGFQE, Work4Youth n° 39 (2016) ; Adiac-Congo (1er juillet 2023) ; Bénin : décret n° 2010-641, OIT (2019), La Nation (22 octobre 2024), Agence Ecofin (23 juin 2026) ; France : lois du 17 janvier 2002 et du 21 décembre 2022, DARES (2017) ; Afrique du Sud : Government Gazette n° 40691 (17 mars 2017).
LE RENDEZ-VOUS DU MOIS PROCHAIN
Chronique n°4 — novembre 2026
Former ceux qui forment : l’urgence de la formation initiale et continue des enseignants
On peut construire les plus beaux établissements du monde et rédiger les meilleurs référentiels. Mais qui, exactement, va se tenir devant les élèves pour transmettre tout cela ?
À PROPOS DE L’AUTEUR
Thierry Gatsono a enseigné la construction mécanique en France, avant d’enseigner également les mathématiques.
Il est aujourd’hui chef d’établissement dans l’académie de Versailles. Son parcours dans l’Éducation nationale l’a conduit à travailler sur les questions de formation, d’accompagnement des élèves, d’orientation et de développement des compétences.
En tant que chef d’établissement en éducation prioritaire, il a développé une expertise dans le pilotage d’établissements en zone difficile, la gestion de la mixité sociale et de l’hétérogénéité des publics, le management d’équipe en contexte tendu, et la construction de partenariats avec les familles et les acteurs du territoire — une expérience qui nourrit aujourd’hui sa réflexion sur la gouvernance des établissements au Congo.
Il est l’auteur du livre blanc Le Congo des Compétences, dont la parution est prévue en 2027, et le concepteur du PACTE — Programme d’Accès aux Compétences Techniques et à l’Emploi, proposition personnelle consacrée à la modernisation de l’enseignement technique et professionnel au Congo, actuellement soumise au ministère de l’Enseignement technique et professionnel.
Il a été rapporteur général du colloque de la diaspora congolaise de France et d’Europe consacré aux États généraux de l’Éducation nationale, en décembre 2022. Il est chroniqueur au journal La Nouvelle République et fondateur de VALAURIA, laboratoire d’idées consacré au développement du capital humain, des compétences et des politiques publiques.





