Paru le 11 décembre 2024 aux éditions Persée, <<L’amour inconditionnel d’une mère pour son fils>>, le nouveau roman d’Alban Mabiala Nsimba, s’impose comme une fresque dense de 546 pages où se mêlent récit autobiographique, méditation philosophique et analyse sociologique. A travers une écriture nourrie par le travail du deuil et de la mémoire, l’auteur rend un hommage poignant à sa mère disparue, tout en interrogeant les dynamiques identitaires au cœur des trajectoires migratoires contemporaines.
Préfacé par le Professeur Benoît Élie Awazi Mbambi Kungua, l’ouvrage s’inscrit dans une double perspective, à la fois élogieuse et eulogique. Il ne s’agit pas seulement d’exalter la figure maternelle, mais également de faire de l’écriture un acte performatif de reconnaissance et de réparation. L’éloge devient ainsi un espace de parole où le fils tente de dire << le bien >> d’un être disparu, transformant la perte en expérience narrative. Cette démarche, profondément ancrée dans une phénoménologie de l’identité narrative, rappelle que le récit constitue un moyen privilégié pour recomposer le sens de l’existence après la rupture de la mort.
Le roman se déploie en deux grandes séquences. La première, enracinée en République du Congo, retrace l’enfance et la jeunesse de l’auteur dans un univers familial polygame, marqué à la fois par les solidarités, les tensions et les complexités sociales. Les liens affectifs, les conflits internes et les logiques culturelles y sont décrits avec précision, offrant un tableau vivant des réalités sociales africaines. La seconde partie suit la trajectoire migratoire de l’auteur vers le Canada, amorcée en 2005, et explore les défis de l’intégration dans une société multiculturelle. Cette structuration narrative reflète une tension constante entre enracinement et déracinement, entre mémoire et recomposition identitaire.
Comme le souligne le résumé éditorial, l’œuvre << mêle avec finesse, l’intime et le collectif >>, en abordant les complexités des sociétés africaines postcoloniales à travers une expérience personnelle élargie. L’espace romanesque devient ainsi un lieu d’articulation entre micro et macrosociologie : d’un côté, l’histoire familiale, les épreuves intimes et les relations interpersonnelles ; de l’autre, les enjeux globaux liés aux migrations, aux inégalités et aux politiques d’accueil.
L’un des apports majeurs du roman, réside dans sa capacité à interroger les réalités diasporiques. L’auteur met en lumière les tensions vécues par les migrants africains en Occident : difficultés d’insertion professionnelle, discriminations systémiques, non-reconnaissance des diplômes, mais aussi pression constante exercée par la famille restée au pays. Cette condition d’<< entre-deux >> nourrit une identité fragmentée, oscillant entre plusieurs appartenances. Le Canada, présenté à la fois comme terre d’opportunités et espace de contraintes, devient le théâtre d’une quête d’équilibre entre aspirations individuelles et responsabilités collectives.
Par ailleurs, le texte n’élude pas les dimensions culturelles et symboliques propres aux sociétés d’origine. Les références à la sorcellerie, aux croyances ancestrales et aux conflits intra-familiaux témoignent d’une volonté d’ancrer le récit dans une réalité africaine complexe, où le visible et l’invisible coexistent. Cette approche confère au roman une profondeur anthropologique, en montrant comment les systèmes de représentation influencent les interactions sociales et les trajectoires individuelles.
Mais au-delà de ces multiples strates analytiques, l’ouvrage demeure avant tout une déclaration d’amour filial. L’auteur y célèbre une relation maternelle indéfectible, décrite comme << unique et inconditionnelle >>, capable de transcender la mort elle-même. L’écriture devient alors un acte de résistance face à l’oubli, une tentative de maintenir vivante la présence de la mère à travers le langage.
En définitive, <<L’amour inconditionnel d’une mère pour son fils>> se distingue par sa richesse thématique et sa densité réflexive. À la croisée du roman, de l’essai et du témoignage, il propose une lecture plurielle des réalités africaines et diasporiques, tout en offrant une méditation universelle sur l’amour, la perte et la mémoire.
Journaliste indépendant, Alban Mabiala Nsimba s’est déjà illustré avec un essai remarqué, <<La sorcellerie rabique en Afrique>>, dans lequel il analyse les mécanismes sociaux et psychologiques liés aux croyances occultes. Ce nouveau roman confirme une voix singulière, à la fois engagée et introspective, dans le paysage littéraire francophone contemporain.
Joyce KIDILOU-KIA-MOUZITA
