A Kinsoundi, comme dans la quasi totalité des quartiers de Brazzaville, l’électricité revient sous les applaudissements et des cris d’allégresse. Des applaudissements ont à nouveau retenti dans plusieurs ruelles du quartier Kinsoundi, aux alentours de 19 heures, après près de cinq jours de coupure d’électricité. On croirait qu’il s’agit d’un match de football, remporté à la dernière minute par l’une des deux équipes. Les enfants ont laissé éclater leur joie au retour du courant. Une scène devenue presque banale dans ce quartier de la capitale, où les délestages rythment désormais le quotidien des consommateurs.
Cette crise énergétique, de plus en plus ressentie par les consommateurs, est devenue une véritable plaie pour les abonnés de la société nationale d’électricité, récemment rebaptisée E2C. Pourtant, ce changement d’appellation avait suscité des espoirs.
<< On croyait qu’avec cette nouvelle appellation, les choses allaient s’améliorer. Mais hélas, c’est toujours la même chanson, et même pire encore qu’avant>>, soupire Joseph, qui s’apprête à rentrer chez lui en sachant qu’il passera la soirée dans l’obscurité.
Pour Philippe, nouvellement retraité, la situation est devenue exaspérante. <<J’ai payé Canalbox pour communiquer avec mes enfants à l’étranger et Canal+ pour que mes petits-fils en vacances puissent mieux se distraire. Mais, hélas ! Sans électricité, tout cela ne sert à rien. Le soir, on est obligés d’acheter des piles pour alimenter les torches. On nous prend vraiment pour des idiots >>, lâche-t-il, visiblement en colère.
Les conséquences dépassent largement le confort domestique. Petits commerces, établissements privés et même certaines administrations se retrouvent paralysés par l’absence d’électricité. << Comment voulez-vous être compétitifs avec d’autres pays si vous ne pouvez ni travailler à la maison ni au bureau ? C’est vraiment triste. Nous sommes quand même dans la capitale>>, déplore Sophie, profondément déçue.
Pour les vendeurs de friandises et de jus artisanaux, la situation vire à l’alerte permanente. Sans courant, impossible de préparer les jus de bissap ou de gingembre, ni de conserver certaines douceurs glacées comme les sky, ces sucettes à base de lait très prisées par les enfants>>.
Dernièrement, c’est ma sœur, qui habite de l’autre côté de la ruelle, qui est venue à la rescousse. Les délestages se font maintenant par ruelle. C’est du jamais-vu >>, raconte Zusia, qui préfère en rire malgré la difficulté.
Dans les boucheries également, la situation est critique. Faute de réfrigération stable, certains produits frais — côtes de porc, poulets ou poissons — risquent de se détériorer rapidement. Le gérant d’une boucherie au marché PK affirme avoir dû suspendre certaines commandes. << Par peur de vendre des produits avariés, nous préférons parfois jeter ou arrêter les livraisons. C’est une perte énorme >>, explique-t-il.
Au sein des ménages, la fatigue et l’inquiétude s’accumulent. Une habitante raconte avoir dû frire tout le contenu de son congélateur après plusieurs jours de coupure. << Du vendredi avant les élections jusqu’au lundi vers 17 heures, nous étions privés d’électricité. Ce matin, j’ai dû cuisiner toutes mes réserves pour éviter de les perdre. Résultat : je ne pourrai pas tenir jusqu’à la fin du mois >>, confie-t-elle, encore émue.
Dans les rues de Kinsoundi, les témoignages se ressemblent : plaintes, désarroi et sentiment d’abandon. << Même dans les années 1980, on n’a jamais vu une telle situation. Ce que nous voulons, c’est de l’eau potable, de l’électricité et des hôpitaux pour nous soigner, sans nous ruiner >>, affirme Papa Joachim, nostalgique.
Certains habitants parlent désormais d’une véritable stratégie de survie : se déplacer avec chargeurs et batteries pour recharger téléphones et ordinateurs chez des voisins, dans des boutiques ou sur les lieux de travail. << On devient comme des mendiants d’électricité. On transporte nos chargeurs partout, on récupère de la nourriture chez des proches avant de rentrer dans un quartier plongé dans le noir. C’est épuisant >>, s’indigne Sophie.
Des solutions attendues
Face à cette situation qui fragilise les ménages et freine l’activité économique, plusieurs pistes sont évoquées par des observateurs du secteur énergétique.
D’abord, la réhabilitation urgente des infrastructures électriques, notamment les lignes vieillissantes et les postes de transformation, afin de réduire les pannes récurrentes. Ensuite, un programme d’entretien régulier du réseau, souvent pointé du doigt pour son manque de maintenance.
Le développement des énergies alternatives, comme l’énergie solaire, pourrait également constituer une solution complémentaire pour certains quartiers et petites activités commerciales. Enfin, une communication plus transparente de la société d’électricité sur les périodes de délestage permettrait aux populations et aux entreprises de mieux s’organiser.
Mais, en attendant une solution durable, les habitants de Kinsoundi et bien d’autres quartiers de Brazzaville, continuent d’applaudir chaque retour du courant, comme si la lumière était devenue un privilège.
Annette Kouamba Matondo
