La psychologue Basilia a livré, le 12 février dernier, à Brazzaville, une conférence dense et pédagogique sur un thème sensible : << Comprendre la souffrance psychique : quand il est pertinent de consulter un professionnel plutôt qu’un guérisseur >>.
C’était dans une salle attentive, en présence de Jean Dominique Okemba, conseiller spécial du chef de l’Etat, Jacqueline Lydia Mikolo, ministre des Petites et moyennes entreprises, de l’artisanat ; et Bertille Nefer Voumbo Yalo, née Ingani, ministre de la Promotion de la femme ainsi qu’un parterre d’invités.
D’emblée, la conférencière a posé le cadre : <<La souffrance psychique, c’est un état de mal-être émotionnel et mental intense, qui dépasse une simple tristesse passagère et altère l’équilibre personnel, le quotidien et les relations sociales >>.

Elle a tenu à rappeler qu’une émotion, en elle-même, est brève : << Une émotion dure généralement entre 90 secondes et moins de cinq minutes. Si elle dure davantage, c’est qu’elle est entretenue par des pensées répétitives >>.
Entre interprétation culturelle et nécessité de soin
L’un des axes majeurs de son intervention a porté sur la tendance, dans certains contextes, à interpréter la détresse psychique à travers un prisme exclusivement spirituel. << En Afrique, la souffrance, avant d’être soignée, est souvent interprétée >>, a-t-elle souligné, insistant sur le fait qu’il ne s’agit pas d’opposer tradition et psychologie, mais de savoir reconnaître les limites de chacune.

Elle a évoqué les réticences culturelles, le poids du regard social et la peur du jugement : << Beaucoup me disent : j’ai peur de ce qu’on va dire si on apprend que je consulte. Mais se montrer vulnérable, c’est un acte de courage, pas de faiblesse >>.
Déconstruisant un mythe persistant, elle a affirmé : << La dépression n’est pas une maladie de Blancs. C’est un mythe dangereux qui empêche des personnes de se sentir légitimes dans leur souffrance >>.
. ….. Le corps, mémoire du traumatisme
…. .. Par des exemples cliniques marquants, Basilia a illustré la puissance du lien entre psyché et soma. Elle a relaté le cas d’une patiente souffrant de douleurs abdominales sévères, sans cause médicale identifiable. << Le corps parle parfois avant que le mental n’accepte de voir qu’il y a un problème >>, a-t-elle expliqué, précisant qu’au fil des séances, les crises s’étaient espacées jusqu’à disparaître.
Plus saisissant encore, le récit d’une adolescente victime d’abus, dont le souvenir avait été partiellement dissocié : << Le cerveau peut bloquer un souvenir traumatique pour préserver l’intégrité psychique. C’est un mécanisme de survie >>. Elle a insisté sur l’importance d’identifier << les racines du problème actuel, comme un volcan qui se réveille dans certaines circonstances >>.

Autre illustration : celle d’une enfant devenue mutique après un traumatisme. À travers la thérapie par le jeu, la violence et les scènes d’abus rejouées ont permis de formuler une hypothèse confirmée médicalement. <<Le rôle du psychologue n’est pas seulement de soigner, mais aussi de désarmer les récits toxiques qui aggravent la souffrance >>.
Quand consulter ?
La question centrale de la conférence a trouvé une réponse claire : consulter lorsque la souffrance devient envahissante et empêche de fonctionner normalement. <<Lorsque, malgré les rituels ou les tentatives déjà entreprises, vous ne dormez plus, ne mangez plus, ne travaillez plus, parfois n’aimez plus, nous ne sommes plus dans un mal à interpréter, mais dans un mal à soigner >>.

Elle a comparé cette situation à un moteur bruyant que l’on continuerait à solliciter sans révision : << Une voiture a droit à un contrôle technique. Pourquoi pas vous ? >>.
Echanges avec le public.
.. … Les interventions ont enrichi la réflexion. À la question d’un participant sur l’environnement professionnel, Basilia a reconnu l’ampleur du phénomène : << On demande aux gens d’être performants, sans voir la souffrance derrière la performance. Il faut des espaces d’écoute dans les entreprises >>.
Elle a plaidé pour un management fondé sur l’empathie plutôt que sur la contrainte.
Interrogée sur le pardon en cas d’abus, elle a répondu avec finesse : <<La vraie guérison passe-t-elle par l’attente que l’autre demande pardon ? Je ne peux pas attendre que quelqu’un fasse un pas pour décider d’aller mieux. Mes émotions ne doivent pas dépendre d’autrui >>. À propos du couple, elle a rassuré : <<Oui, on peut réapprendre à aimer, à condition de travailler sur les traumatismes et les blessures intérieures >>. Quant aux signes de la dépression, elle a évoqué l’isolement, les troubles du sommeil et, dans les cas extrêmes, les pensées suicidaires.

Tradition et psychologie : complémentarité ou substitution ?
Sans condamner les pratiques traditionnelles, la conférencière a distingué leurs fondements : la psychothérapie repose sur des travaux scientifiques et une déontologie stricte, tandis que les guérisseurs s’inscrivent dans une logique spirituelle et culturelle.
<<L’enjeu n’est pas de choisir entre tradition et psychologie, mais de savoir à quel moment la tradition atteint ses limites et doit laisser place au soin psychique >>.
Au terme de la rencontre, un message s’est imposé : reconnaître sa souffrance n’est ni une faiblesse ni une trahison culturelle, mais un acte de responsabilité envers soi-même et les générations futures. <<Plus tôt on consulte, mieux c’est. Mais il n’est jamais trop tard >>, a conclu Basilia.
Joyce KIDILOU-KIA-MOUZITA





